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Les Cousins · journal de pisteLe spectacle de rue, tenu par écrit

Chantier III · Jauge

Combien de spectateurs tient une petite forme

Trois cents, cinq cents, mille : la jauge d’une forme de rue se construit par le calcul puis se corrige au compteur, jamais l’inverse.

Représentation de rue en fin de matinée, un public dense debout en arc de cercle autour d’un artiste, une régisseuse au premier plan clique sur un compteur manuel.

La jauge d’une forme de rue se raconte toujours en trois chiffres différents, et la plupart des désaccords entre compagnies et programmateurs viennent de ce qu’on les confond. Il y a la jauge annoncée, celle qui figure sur la fiche et sur le dossier. Il y a la jauge calculée, celle que le rectangle et ses angles autorisent réellement. Il y a la jauge réelle, celle que le compteur relève le jour même. La légende lit les trois sur le même spectacle type, et montre pourquoi le premier chiffre est presque toujours le plus faux des trois.

L’angle d’ouverture décide de tout

Une salle compte ses places parce qu’elle a des murs. Une place n’en a pas, et son public se dispose en arc de cercle devant la forme. L’angle utile dépend de trois choses : la façade du spectacle, les façades des immeubles qui ferment la place, et la circulation qu’on a accepté de laisser passer. Un jeu qui se joue sur un seul front tient un public sur un arc d’environ cent quatre-vingts degrés ; un jeu qui tourne sur lui-même oblige le public à se déplacer, et le même périmètre contient alors bien moins de monde, parce que chacun garde une marge pour reculer.

La profondeur de cet arc se lit dans la distance. Un spectateur de rue se tient près jusqu’à ce que le spectacle le pousse à reculer, et la couronne qui se forme autour d’une forme de rue est remarquablement stable d’une place à l’autre : proche sur les côtés, plus distante au centre, plus lâche dès que le sol monte ou glisse. C’est cette couronne, et non la surface de la place, qu’une jauge sérieuse mesure.

Densités : du public debout au public gradiné

Ordres de grandeur usuels de densité, et ce qu’ils font au jeu
ConfigurationDensitéEffet sur le jeu
Public debout, place librePrès de trois personnes au mètre carré en pointePression sur la première couronne, recul impossible
Public debout, couronnes tenuesDeux personnes au mètre carré, marge de manoeuvreLe jeu respire, les réactions circulent
Public assis en gradinUne personne au mètre carré, places comptéesAttention soutenue, mais distance imposée à la forme

Ces ordres de grandeur ne sont pas des règles, ce sont des repères de lecture : ils servent à comprendre pourquoi une place qui paraît petite tient plus de monde qu’une place plus vaste mais mal découpée. Ils servent aussi à anticiper le moment où la densité change de nature, ce que la légende sur la jauge et la sécurité prend en charge.

Écrêter : fermer avant que la place ne ferme

L’écrêtage est l’opération la moins spectaculaire et la plus utile de la régie de rue : fermer l’accès à une couronne quand la jauge calculée est atteinte, alors que la place paraît encore accueillante. Il demande d’avoir décidé en amont d’où se fait la fermeture, par qui, et avec quelle phrase pour ceux qui n’entreront pas. Un écrêtage improvisé se lit de loin : les gens entrent par habitude, la personne qui bloque n’a pas de consigne, et la tension monte au moment exact où la forme a besoin de calme.

Dans quel ordre ferme-t-on l’accès à une place ?

L’ordre des opérations compte autant que le chiffre. On annonce la fermeture avant de la faire, on la fait à un moment où personne ne pousse, et on laisse une porte de sortie plus large que la porte d’entrée. Une couronne fermée trop tard ne se referme pas : elle se déplace, et le déplacement se fait au détriment de la première rangée, celle qui porte déjà la plus grande part de l’attention et de la pression. La règle qui ressort des places bien tenues est celle-ci : l’écrêtage se décide avec la jauge calculée, se déclenche au comptage, et ne se justifie jamais par l’impression du moment.

Compter : mains, portiques, estimations à l’oeil

  • Le comptage à la main aux entrées tenues reste le plus fiable pour une petite forme : une personne, un compteur, deux couronnes à séparer, et le chiffre se relève à la fin.
  • Les estimations à l’oeil servent au bilan, jamais à la décision : elles varient d’un facteur deux selon la personne qui compte et le moment où elle compte.

Le chiffre annoncé a enfin une durée de vie. Une jauge établie sur une place au printemps ne vaut plus telle quelle sur la même place en août, quand les terrasses ont poussé, qu’un chantier occupe un angle et que la lumière tombe plus tard. Reprendre la mesure à chaque saison coûte une demi-heure de repérage, et cela évite d’avoir à défendre un an plus tard un nombre que la place ne porte plus.

Comment annoncer une jauge sans la trahir ?

La légende conclut sur l’usage de ces chiffres. Une jauge annoncée honnêtement dit une fourchette, donne le raisonnement qui la produit, et accepte d’être corrigée par le compteur. C’est exactement l’inverse d’un chiffre rond servi comme argument commercial, et c’est ce qui rapproche la jauge de l’aire de jeu : on ne compte bien que dans un rectangle connu, ce que la légende sur les dix mètres sur onze de haut établit d’abord.

Le comptage d’une forme de rue se fait par angles d’ouverture, densités au mètre carré et écrêtages : trois stations suffisent parfois, une seule ne dit rien. Le chiffre annoncé en amont, lui, vient d’une jauge théorique ou d’une billetterie absente. Sur le terrain, la densité varie selon l’heure, la pente et le passage. Pour situer ce que cela change dans la journée des spectateurs, un article du journal revient sur la vie quotidienne des enfants et sur la hauteur des yeux.