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Les Cousins · journal de pisteLe spectacle de rue, tenu par écrit

Chantier II · Aire de jeu

Dix mètres sur onze de haut : le rectangle et ses bords

Le chiffon blanc tracé à la bombe le matin dit peu de choses du rectangle réel : il faut onze mètres de ciel, et des bords qui ne le sont pas vraiment.

Sol de place municipale marqué à la peinture blanche d’un grand rectangle, un artiste en tenue de répétition marche le long du trait avec un décamètre en main.

Dix mètres de façade, onze mètres de hauteur libre : le rectangle revient dans presque toutes les fiches techniques de petite forme, et il se lit souvent comme un caprice de papier. Il n’en est rien. Ces deux mesures décrivent ce qu’une forme de rue doit pouvoir faire sans y penser : s’étendre sur la largeur, s’élever jusqu’au bout d’un geste, lancer, jeter, dresser, sans qu’aucun obstacle ne se rappelle à elle. La légende suit un repérage de place, dans l’ordre où il se fait : le sol, les bords, le ciel, puis ce qui reste quand le rectangle est tracé.

Pourquoi dix mètres, pourquoi onze de haut

La largeur se démontre facilement. Une petite forme qui se joue à trois ou quatre personnes occupe rarement moins de six mètres quand elle se déploie, et il faut ajouter la régie, les entrées et sorties, l’espace d’un accessoire qui part et revient. En dessous, le jeu se joue en ligne droite et la forme devient un numéro de couloir. Dix mètres laissent la place d’un déplacement latéral et d’un public qui se décale sans cesser de voir.

Pourquoi la hauteur élimine-t-elle plus de places que la largeur ?

La hauteur est plus contre-intuitive, et c’est elle qui élimine le plus de places. Onze mètres ne mesurent pas le décor : ils mesurent le geste le plus haut possible, plus la longueur d’un engin qui retombe, plus la marge qui fait qu’un lancer ne rencontre rien. Un fil de festonnage tendu à quatre mètres, une branche qui avance sur la place, une enseigne de boutique : chacun de ces objets coupe le rectangle bien avant que quelqu’un le remarque. C’est pour cela que la mesure se prend en regardant vers le haut, pas au sol.

Ce qui compte comme dégagé

« Dégagé » est le mot le plus discuté des fiches de repérage. Une place se donne pour libre parce qu’elle est vide au moment du rendez-vous ; elle cesse de l’être dès que la ville reprend ses habitudes.

Les obstacles les plus courants d’une place, et ce qu’on peut en faire
ObstacleCe qu’on peut en faireQuand il interdit
Arbre isoléLe prendre comme bord du rectangle ou élément de décorQuand sa ramure descend dans le volume de jeu ou masque une entrée
Mât, lampadaire, panneauxLe décaler d’une marge et l’utiliser pour la sonorisationQuand il tient au milieu de la façade et casse la ligne du jeu
Arrêt de bus, borne, bancLes intégrer comme première rangée de publicQuand ils restent en service et amènent un flux au milieu du plateau

La question utile n’est donc pas « la place est-elle libre » mais « la place est-elle libre au moment où la forme joue ». Un arrêt déservi le dimanche s’intègre ; le même arrêt un jour de semaine amène un bus toutes les douze minutes au bord du plateau, et la date se déplace.

Les marges : derrière, au sol, au-dessus

Le rectangle tracé n’est jamais le rectangle joué. Derrière, il faut la place des caisses, de la régie et du chemin de retour vers le camion. Au sol, il faut une bande périphérique où le public peut reculer sans tomber sur un accessoire. Au-dessus, il faut le volume entier, y compris sur les bords, parce qu’un lancer ne connaît pas la verticale. Une place qui offre dix mètres utiles mais rien derrière contraint la compagnie à jouer sans réserve, et c’est là que les gestes se raccourcissent.

Comment écrire ces marges dans une fiche de repérage ?

Ces marges s’écrivent dans la fiche de repérage avec la même précision que les mesures principales, et chacune porte un usage. La marge arrière accueille le stock d’accessoires et le régisseur qui regarde le jeu d’où il peut intervenir. La bande latérale laisse une porte au spectacle, c’est-à-dire un chemin par lequel une personne entre sans casser l’image. La réserve de hauteur, enfin, n’est pas un luxe : c’est la seule partie du volume qui ne se vérifie pas le matin même, puisque le ciel ne se déplace pas, contrairement au mobilier urbain.

Tracer, mesurer, constater

  • Tracer au sol le rectangle réel, au décamètre, plutôt que l’estimer de l’oeil : une place paraît toujours plus grande à celui qui ne jouera pas dessus.
  • Relever la hauteur en regardant chaque point haut depuis le centre du rectangle, et noter ce qui traverse le volume, fil, branche, câble, enseigne.

Le rectangle tracé doit dire la même chose que le papier qui annonce la forme : la légende sur l’anatomie d’une fiche technique ouvre l’autre moitié de ce dialogue entre le lieu et le document. Une fois les bords fixés, reste à les tenir, ce que la légende sur les balisages et périmètres traite en détail. Une aire de jeu bien née se reconnaît au fait que personne n’y pense pendant le spectacle : la place a fait son travail, la forme fait le sien.

Sur le papier, dix mètres sur onze suffisent à poser une petite forme : dix mètres de façade pour le castelet ou le praticable, onze de profondeur pour le jeu et le repli. Compte comme dégagé ce qui reste libre de tout obstacle au sol, câbles et pieds de projecteur inclus. Les marges de sécurité, un mètre cinquante de chaque côté, deux mètres derrière, ne se négocient pas avec le public. Reste une variable que le plan ne montre pas : ce qu’un signal porte sans son, selon le vent et les façades qui renvoient ou mangent la voix.